vendredi 18 mai 2007

Nous serons de ceux-là

1853.
Hugo, retranché à Guernesey avec femme, enfants et maîtresse, ne se résigne pas.
Il rédige Les Châtiments, recueil de poèmes dont certains sont des pamphlets contre Napoléon III, "Napoléon le petit", qui a usurpé l'élection au suffrage universel.
La charge contre le Prince-Président est virulente. Elle oblige Hugo a vivre en banni. Il reviendra de son exil en héros, continuant jusqu'à la fin de sa vie la lutte pour des idées engagées qu'il estimait justes. Entre autres, l'abolition de la peine de mort, la liberté d'expression et la défense des plus pauvres.
En France le goût des raccourcis historiques est un sport national... Comment ne pas penser à ce texte quand on voit fleurir ici et là le surnom de "Nabotléon"?
Mais nous ne partons pas. Et ce n'est pas notre dernier mot.
Quand le désert, où Dieu contre l'homme proteste,
Bannirait les bannis, chasserait les chassés ;
Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste,
Le tombeau jetterait dehors les trépassés;
Je ne fléchirai pas !
Sans plainte dans la bouche,
Calme, le deuil au coeur, dédaignant le troupeau,
Je vous embrasserai dans mon exil farouche,
Patrie, ô mon autel ! Liberté, mon drapeau !
Mes nobles compagnons, je garde votre culte ;
Bannis, la République est là qui nous unit.
J'attacherai la gloire à tout ce qu'on insulte ;
Je jetterai l'opprobre à tout ce qu'on bénit!
Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,
La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non !
Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,
Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.
Devant les trahisons et les têtes courbées,
Je croiserai les bras, indigné, mais serein.
Sombre fidélité pour les choses tombées,
Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain !
Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste,
O France ! France aimée et qu'on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,
France ! hors le devoir, hélas ! j'oublierai tout.
Parmi les éprouvés je planterai ma tente :
Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme,
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis !
Si mêmeIls ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S'il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là !
Victor Hugo; Les Châtiments -1853-

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